Daniel 9, 4-10
Psaume 78 (79)
Luc 6, 36-38
« Tel père, tel fils »
Chères sœurs, chers frères, que le Seigneur vous donne sa paix.
Le thème de la filiation divine est un sujet important dans la Bible chrétienne. Il est le soubassement même de l’alliance que Dieu conclut avec l’homme depuis Adam jusqu’à Jésus, le nouvel Adam. Redisons-le, c’est une alliance ; non pas un contrat unilatéral qui serait coulé sous forme d’un code à suivre édicté par un despote comme on en trouve l’exemple en Mésopotamie dans le cas du code d’Hammourabi. Le Dieu d’Israël, c’est Celui qui fait alliance. Cela signifie qu’il met en évidence la liberté de ceux qui adhèrent à sa proposition. Dieu ne s’impose pas du tout. Il se propose à l’homme quand il vient à sa rencontre en se faisant son vis-à-vis dans un rapport pourtant asymétrique puisque c’est lui qui propose la Loi. Consentir à entrer dans cette alliance impose à l’homme d’écouter la voix du Seigneur son Dieu et de marcher suivant les voies de sa Loi dont la transgression est susceptible d’entraîner l’application d’une peine. Toutefois, il ne s’agit pas d’un rapport de vassalité. Pour Israël, Dieu est Celui qui frappe et fait grâce (cf. Tb 13, 2 voir Hb 12, 6). L’originalité d’un tel Dieu qui entre en alliance c’est qu’il se montre Père pour son fils Israël. C’est pour cette raison qu’il s’est proclamé lui-même en Ex 34, 6-7a comme un « Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, qui conserve son amour jusqu’à mille générations, qui pardonne l’iniquité, la rébellion et le péché ».
C’est vers ce Dieu que se tourne Daniel en temps d’exil à Babylone — conséquence inévitable du péché du peuple et de ses dirigeants qui n’ont pas écouté la voix de Dieu et n’ont pas demeuré fidèles à ses commandements — espérant incliner de nouveau le cœur de Dieu vers son peuple. Daniel se fait donc le porte-parole d’un peuple humilié par ses propres péchés. Il tente, au moyen de la prière, rétablir l’harmonie dans l’alliance, réconcilier le cœur du Père avec celui du fils. La prière de Daniel est en fait une confession qui rappelle aux chrétiens de tous les âges et à nous aujourd’hui qu’il n’y a pas de justice véritable sans réconciliation. Et qu’une réconciliation n’est possible que quand il y a l’aveu de sa faute. Le péché d’Israël, c’est de manquer à l’écoute de Dieu à travers ses prophètes. Écouter est un terme clé de l’alliance. Il vous souviendra que le premier mot de la prière d’Israël, c’est bien le verbe shema : écouter. Loin d’être au premier abord un acte de respect pour celui qui nous parle, écouter est un acte de confiance. Dans la tradition juive, l’écoute prend aussi le sens de déposer le cœur devant soi. Écouter peut donc traduire l’acte de celui qui met son cœur à terre, qui sort de lui-même et se livre à l’autre. Un pareil élan du cœur qui se livre à Dieu dans la prière et la confession, et qui se tourne vers d’autres dans une démarche de réconciliation sincère est vivement recommandé aux chrétiens qui parcourent ce temps de Carême. « Qui sait si Dieu ne se ravisera pas et ne se repentira pas, s’il ne reviendra pas de l’ardeur de sa colère ? Et alors nous ne périrons pas !», s’interrogeait le roi de Ninive (Jonas 3, 9).
Si nous espérons que Dieu qui est notre Père se fasse clément, patient, miséricordieux envers nous pourquoi ne le soyons-nous pas aussi envers nos sœurs et frères ? Si nous nous proclamons chrétiens, de surcroit fils de Dieu, cette filiation entraîne de facto une attitude d’imitation. Nous imitons à notre tour dans nos relations les uns envers les autres, ce que Dieu fait pour nous. Ce principe de « tel père, tel fils » déjà présent dans le livre de lévitique 19, 2 est repris dans lévangile de Luc par la formule « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 36). Luc part de ce principe pour illustrer ce que produit la miséricorde de Dieu qui doit servir de modèle dans nos rapports. La miséricorde consiste en ce quarte sentences — deux négatives et deux positives : ne pas juger, ne pas condamner, pardonner et donner. Le chrétien ne juge et ne condamne pas parce qu’il craint de subir le même sort. Il donne et pardonne pas parce qu’il espère les recevoir en retour. Ce n’est pas du donnant-donnant. Mais le chrétien est ce fils de Dieu qui ne juge et ne condamne pas, donne et pardonne par imitation de Dieu son Père. La réciprocité que mentionne Luc est dans ce cas à attendre de Dieu seul qui, au bout de compte, jugera, condamnera, donnera et pardonnera. Mais alors, faut-il être passif ? Pas du tout ! Jésus nous enseigne par le refus de juger ou de condamner autrui de nous départir d’une justice légaliste comme on le voit le plus souvent dans nos milieux de vie. Une justice qui frise dans une certaine mesure la vengeance et enlise nos relations dans un cycle infernal du mal. En rapprochant le thème de la justice à celui du par-don, Luc opère une inversion de nos catégories modernes. Pour l’évangéliste, la justice n’est pas simplement le fait de rendre à chacun ce qui lui ai dû, mais elle repose sur le principe du don. Donner à l’autre la possibilité d’espérer attendre le temps de Dieu. Ne disons-nous pas que l’élan sincère du don provoque le retour au donateur ?
« Seigneur que ton amour soit sur nous comme notre espoir est en toi » (Ps 32). Puissions-nous en ce jour regarder nos sœurs et frères avec les mêmes yeux que le Seigneur nous regarde. Dans nos familles et dans nos lieux de travail et d’études, travailler au profit de la réconciliation, de la justice et de la paix. À la place de substituer la justice de Dieu à la nôtre, accorder et donner à d’autres la possibilité de bénéficier de la justice miséricordieuse de Dieu.
P. Jean-Glory MUKWAMA, a.a.

